Le consensus de N’Djaména

Le consensus de N’Djaména

Pour l’honneur de la France, pour l’avenir de l’Afrique

Lettre ouverte aux Présidents des pays de la zone franc

« La France est, en effet, le seul pays au monde à avoir réussi l’extraordinaire exploit de faire circuler sa monnaie et rien que sa monnaie, dans des pays politiquement libres. » Joseph Tchundjang Pouemi (1)

 

 

I. Introduction 

Depuis 1939 la France gère, organise et contrôle une monnaie commune à 14 pays d’Afrique au cœur de ce que l’on appelle la zone franc : le franc CFA.

Ce qui représente environ 180 millions de personnes dont le destin est lié au sort de cette monnaie. Sur les bases culturelles laissées par Cheikh Anta Diop, sur les bases économiques laissées par le Pr Pouemi, sur les traces politiques des martyrs africains, une renaissance est plus que jamais possible et plus que jamais nécessaire. La dynamique mondiale de développement mutuel autour de la Nouvelle Route de la soie, de coopération « gagnant-gagnant » initiée par les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) et déjà bien entamée en Afrique, est une occasion historique, pour l’Afrique et la France, de redéfinir leur relation historique en reconnaissant que l’Afrique est non seulement bel et bien entrée dans l’Histoire, mais qu’elle est même le berceau de l’humanité. Les crimes de la colonisation et la traite négrière ont mis fin à son développement naturel. Il faut aujourd’hui que le monde voie l’Afrique avec les yeux du futur.

Le fonctionnement de la zone franc est simple. C’est le Trésor public français qui garantit la convertibilité du franc CFA dans n’importe quelle autre monnaie et en échange, 50 % des réserves du franc CFA doivent être déposées sur les comptes du Trésor public français. Le taux de change est fixe : 1 euro = 655, 957 FCFA. La monnaie elle-même est, aujourd’hui encore, entièrement fabriquée en France.

Sur les 14 pays de la zone franc CFA , 13 sont des PPTE, pays pauvres et très endettés !

L’UE exige des critères de limitation de l’inflation à court terme, ce qui empêche les banques de prêter aux entreprises et les pays d’investir dans les infrastructures économiques de base, éducation, santé, énergie et transport, qui nécessitent des investissements à moyen et long terme. Pour que les banques centrales puissent créer un franc CFA, elles doivent avoir en réserve, auprès du Trésor à Paris, 20 % de cette somme sous forme de devises. Or ces réserves dépassent largement ce ratio et tournent même autour de 80 %. Cet argent additionnel ne sert donc pas à financer des investissements structurants de la zone CFA. L’on sait, de plus, qu’il n’y a pas de décollage économique sans crédit bancaire. Or, le niveau de crédit est extrêmement faible, sa part ne dépasse pas 25 % du PIB des pays de la zone, contre 100 % en zone euro. Ce faible taux s’explique essentiellement par le niveau de fixité de la parité de change entre le franc CFA et l’euro.

Autre conséquence, la part des échanges entre les économies de l’UEMOA est comprise en 10 et 15 %, alors qu’en Europe les échanges intracommunautaires représentent 60 %.

Les deux banques centrales des pays africains membres de la zone font chaque année un exercice de programmation monétaire, en établissant les réserves de change dont on aura besoin pour éviter une dévaluation du franc CFA vis-à-vis de l’euro. C’est l’hypothèse de base : pas de dévaluation. Ainsi ce sont les importations qui se trouvent favorisées au détriment des productions nationales ! Si on accroît les crédits, on ouvre les vannes aux importations, la zone ne peut pas produire ce que les gens consomment et le chômage de masse des jeunes devient la variable d’ajustement au profit des possédants « compradors ».

II. Remplacer le consensus de Washington par le consensus de N’Djaména

Le consensus de Washington est un ensemble de mesures ultralibérales imposé par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, et inspiré par l’école économique dite de Chicago, qui a ruiné les pays d’Amérique latine et les pays d’Afrique depuis les années 80.

Nous demandons donc aux gouvernements des pays de la zone franc :

  • d’opposer à la « stricte discipline budgétaire et à la réorientation des dépenses publiques vers des secteurs offrant un fort retour économique sur les investissements » (exportation de matières premières), une politique de protectionnisme intelligent fondée sur les principes de l’économiste Friedrich List et de Maurice Allais contre la concurrence déloyale et abusive. Les exceptions au libre-échange devraient être la protection des industries naissantes et la défense des intérêts fondamentaux de vos pays. La fin des Accords de partenariat économique (APE) constituerait le point de départ de cette nouvelle politique.
  • d’opposer à « l’élimination des barrières aux investissements directs de l’étranger » la priorisation au développement d’entreprises africaines de transformation des matières premières. De revenir à un régime de protection et de régulation, en particulier dans le domaine agricole, afin de développer une agriculture qui nourrit et non une production qui s’en va. Le système doit revenir à une politique de prix rémunérateurs dans tous les secteurs productifs, une politique de « justes prix » permettant de vivre et de réinvestir sur place en mettant fin à la volatilité des prix organisée par des produits financiers dérivés vendus de gré à gré sur des marchés de plus en plus opaques.
  • d’opposer à la « privatisation des monopoles ou participations ou entreprises de l’Etat, qu’il soit – idéologiquement – considéré comme un mauvais actionnaire ou – pragmatiquement – dans une optique de désendettement », la création d’une banque nationale de crédit productif public, détenant le monopole de la création monétaire pour l’équipement de l’homme et de la nature. Si l’Etat, représentant la volonté et l’intérêt des citoyens, ne contrôle pas la monnaie et le crédit, ce sont des intérêts privés qui contrôleront l’Etat, en vue de leur propre profit. Le crédit public est au contraire, pour l’Etat, l’arme qui lui permet de prêter en vue de créer une plateforme de développement économique, social et humain à long terme. Cet Etat stratège et inspirateur doit avoir le privilège absolu d’émission de monnaie et de répartition de crédit. Il investit pour l’avenir et non pour le gain immédiat, en contrôlant une Banque nationale qui doit être administrée par un Conseil national du crédit, rassemblant en son sein les représentants de toutes les forces vives de la nation, et pas seulement des banquiers, des agents du Trésor et des inspecteurs des finances.
  • d’opposer à la « déréglementation des marchés » et à une politique de compétitivité effrénée, une politique de développement mutuel au sein de la zone franc. Cette politique aura pour base le développement infrastructurel avec des projets communs : la grande muraille verte de Dakar à Djibouti pour arrêter la désertification, le projet Transaqua pour revitaliser le lac Tchad, l’Africarail étendu pour le désenclavement et le commerce intracommunautaire, le projet Faguibine d’aménagement des cinq lacs du nord du Mali afin de créer une surface d’un million d’hectares pour l’agriculture et faire de cette région le grenier alimentaire de l’Afrique de l’Ouest.

III. Organiser à moyen terme l’autonomie monétaire des pays de la zone franc

« La souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle d’une République. »

Jean Bodin (3)

Comme l’a dit le président du Tchad Idriss Déby, lors d’une récente interview : « Il faut que les 14 pays renégocient la monnaie franc CFA pour que cette monnaie deviennent réellement une monnaie de ces pays, que le Trésor ne nous gère pas, que le Trésor français ne gère pas notre monnaie, que nous, en tant que pays souverain, nous gérions notre monnaie par nous-mêmes. » Prenons-le au mot !

  • Mettre fin au droit de veto statutaire du Trésor public français dans les institutions monétaires que sont la BCEAO et la BEAC.
  • Les 14 Etats de la zone CFA et les Banques centrales d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale négocieront avec la France pour mettre un terme à ce système de change fixe. Ils définiront dans un premier temps une monnaie commune dont le taux de change évoluerait en fonction d’un panier de devises, avec l’euro, le dollar, le yuan, la livre sterling et le yen, ou bien avec un panier de matières premières dont ils sont producteurs. L’évolution du franc CFA étant aujourd’hui uniquement déterminée par les événements dans la zone euro et non pas par la conjoncture de ces pays, cette monnaie forte agit comme un frein, comme une taxe sur les exportations.
  • A terme, une monnaie unique ou un retour à une monnaie nationale pourront être envisagés par chaque Etat-Nation souverain, dans le cadre de la rencontre annuelle des ministres des Finances de la zone franc.

C’est pourquoi nous demandons la création du « Consensus de N’Djaména », qui serait mis en place à N’Djaména en 2018 lors de la réunion annuel des ministres des Finances de la zone franc. Alors que jusqu’à présent, ces réunions ont lieu à Paris, en octobre 2018, elle devrait se tenir au Tchad, avec tous les experts économiques, membres de la société civile et chefs d’Etats, pour mettre un terme à ce dernier vestige de la colonisation et organiser l’autonomie financière de l’Afrique. Sans que ce détachement constitue une fin ou une diminution des relations entre la France et les pays africains, mais un nouveau départ sans corset monétaire, pour des relations justes, dans l’intérêt des peuples et mutuellement enrichissantes, excluant toute intention dominatrice des parties prenantes.

 

Pour l’honneur de la France, pour l’avenir de l’Afrique.

 

Messieurs les Présidents de la zone franc, veuillez accepter mes sincères salutations.

 

Sébastien Périmony

 

  1. Monnaie, servitude et liberté. La répression monétaire de l’Afrique, 1979.
  2. A noter qu’il existe également l’Union des Comores, utilisant le franc comorien qui fonctionne sur le même principe et auquel s’appliquent les même solutions.
  3. Les six livres de la République, Jean Bodin, 1576.

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